S.
Grégoire Palamas
Homélie sur la Transfiguration
Nous louons et admirons, en la contemplant, cette œuvre grandiose de
Dieu, je veux dire toute la création visible. Les sages de la Grèce, qui la
scrutent, la louent et l'admirent aussi. Mais nous, c'est pour la gloire du Créateur,
eux, contre la gloire du Créateur, car ils ont misérablement servit la création
au lieu du Créateur (cf. Rom 1,25). C'est ainsi que nous expliquons nous aussi,
les paroles des prophètes, des apôtres et des Pères, mais pour l'édification
du prochain et en vue de louer l'Esprit qui a parlé par les prophètes, les apôtres
et les Pères. Ils essayent aussi de les interpréter, ceux qui, de temps à
autre, sont les fauteurs d'une hérésie perverse; mais c'est au préjudice de
ceux qui leur obéissent et en vue de rejeter la vérité conforme à la piété;
ils se servent des paroles de l'Esprit contre l'Esprit.
La parole même de l'Evangile de la grâce (cf. Ac 20,24), à cause de sa
sublimité, est proportionnée aux oreilles et aux l'intelligences des anciens;
nos Pères théophores, en la polissant de leur propre bouche la proportionnent
aussi à nous qui sommes imparfaits. Les mères qui aiment leurs enfants en
mastiquant avec soin la nourriture trop solide la rendent aisément assimilable
par leur bébé; puisque l'humidité physique dans la bouche des mères devient
nourriture pour les enfants, les pensées des Pères théophores deviennent une
nourriture profitable pour les âmes de ceux qui les écoutent et leur obéissent.
Mais les bouches des hommes méchants et hétérodoxes sont remplies d'un
venin mortel ; lorsqu'il se mélange aux paroles de la vie, celles-ci aussi
deviennent mortelles pour ceux qui écoutent inconsidérément.
Fuyons donc ceux qui ne reçoivent pas les interprétations des Pères
mais essaient d'introduire de leur propre cru les doctrines contraires et
feignent de s'attacher au sens littéral, tout en rejetant le sens conforme à
la piété. Fuyons plus vite que
l'on fuit devant un serpent ; en effet, en mordant le corps, celui-ci fait
mourir ce qui est provisoire, sans atteindre l'âme immortelle ; mais en
saisissant l'âme elle-même avec leurs dents, ces gens la séparent de Dieu, ce
qui est la mort éternelle de l'âme immortelle. Fuyons donc de tels individus
de toutes nos forces, et réfugions-nous auprès de ceux qui proposent
l'enseignement conforme à la piété et salutaire, en harmonie avec les
traditions des Pères.
Si je viens de parler ainsi et d'adresser cet exorde à votre charité,
c'est parce que nous fêtons aujourd'hui l'auguste transfiguration du Christ sur
la montagne et devon parler de la lumière qui y resplendit. Contre cette
lumière, un violent combat est mené actuellement par les ennemis de la lumière.
Eh bien, reprenons un peu plus haut les paroles évangéliques lues aujourd'hui,
pour exposer le mystère et démontrer la vérité.
« Après six jours, jésus prend avec lui Pierre, Jacques et jean
son frère, et il les fait monter à l'écart
sur une montagne ; il lut transfiguré
devant eux, et son visage resplendit comme le soleil » (Mt. 17, 1-2).
C'est évidemment ce point de l'Evangile qu'il faut d'abord examiner :
après quel jour l'apôtre du Christ et évangéliste Matthieu compte-il les six
jours qui précédèrent le jour de la transfiguration du Seigneur ? Après quel
jour donc ? Après celui où,
instruisant ses disciples, le Seigneur dit : «
Le Fils de l'homme va venir dans la
gloire de son Père », et ajouta : « Il
en est d'ici présents qui ne goûteront pas la mort avant d'avoir
vu le Fils de l'homme venir dans son royaume» (Mt. 16, 27-28) ; il appelait
« gloire du Père et son royaume
», la lumière de sa propre Transfiguration. L'évangéliste Luc laisse
entrevoir cela et l'expose plus clairement en disant : « Il se passa, après ces
paroles, environ huit jours et, prenant avec lui Pierre, Jacques et jean, il monta prier sur la montagne; et tandis
qu'il priait, l'aspect de son visage devint différent et son vêtement,
d'un blanc resplendissant » (Lc 9,28-29).
Mais comment sont-ils d'accord entre eux, celui qui affirme clairement
qu'il y a huit jours entre la promesse et la manifestation, et celui qui dit : «
après six jours » ?
Huit
personnes étaient sur la montagne, et six étaient visibles ces trois-là,
Pierre, Jacques et Jean, qui étaient montés avec jésus de plus ils voyaient là,
accompagnant Jésus et conversant avec lui, Moïse et Elie, de sorte qu'ils étaient
six. Mais sans aucun doute le Père
et l'Esprit-Saint accompagnaient invisiblement le Seigneur, l'un attestant de sa
propre voix que celui-ci était son Fils bien-aimé, l'autre resplendissant en même
temps par la nuée lumineuse et montrant la communauté de nature du Fils par
rapport à Lui et au Père, et l'unité de la lumière ; en effet leur nature
commune est leur richesse, et c'est de leur unité que jaillit leur éclat.
Ainsi donc les six sont huit.
De même donc qu'il n'y a là aucun désaccord entre six et huit, de même
les évangélistes ne sont pas en désaccord lorsque l'un dit : « après six jours » et Luc : «
il se passa, après ces paroles,
environ huit jours » ; mais par ces deux expressions, ils nous ont donné
comme une figure de ce qui s'est déroulé sur la montagne d'une façon à la
fois mystérieuse et manifeste. En
effet, en examinant attentivement même le sens littéral, on pourrait voir que
les hérauts de Dieu concordent entre eux.
Luc a parlé de huit jours sans être en désaccord avec celui qui a dit
: « après six jours » ; mais il
compte et le jour où ces paroles furent dites, et le jour où le Seigneur fut
transfiguré. Matthieu le laisse aussi entendre à ceux qui examinent avec
intelligence, c'est pourquoi il a employé la préposition « après », qui
indique le jour suivant, tandis que Luc l'a omise ; il ne dit pas en effet : «
après huit jours », comme Matthieu « après six jours », mais : « Il
se passa environ huit jours ». Ainsi il n'y a aucune différence entre le
sens historique des évangiles.
Il est cependant un autre point, grand et mystérieux, sur lequel ils
nous semblent être l'un par rapport à l'autre en désaccord apparent.
Aussi, appliquez votre esprit à ce qui va être dit, vous dont
l'intelligence est plus pénétrante. Pourquoi,
en effet, l'un a-t-il dit : « après six
jours », tandis que l'autre a dépassé aussi le septième jour pour
mentionner le huitième ? Parce que la grande vision de la lumière de la
transfiguration du Seigneur représente le mystère du huitième jour, c'est à
dire celui, du -monde à venir, après la cessation du monde créé en six jours
; elle annonce -aussi le dépassement des sens qui agissent en nous au nombre de
six. Nous avons en effet cinq sens,
mais la parole émise de manière sensible, en s'y ajoutant, porte au nombre de
six les activités de nos sens. Or le royaume de Dieu, promis à ceux qui en
sont dignes. dépasse non seulement les sens. mais aussi la parole ;
c'est pourquoi, après la sublime suspension des activités s'exerçant au
nombre de six - suspension qui confère sa dignité et
son prix au septième jour -, le royaume de Dieu se manifeste le huitième jour,
avec la puissance d'une activité supérieure.
Et c'est en indiquant cette puissance de l'Esprit divin, grâce à
laquelle le royaume de Dieu se manifeste à ceux qui en sont dignes, que le
Seigneur, selon le divin Luc, a prédit aux disciples : « Il en est d'ici présents que ne goûteront pas la mort avant
d'avoir vu le royaume de Dieu venu en puissance » (Mc. 9,1 ; Lc. 9,27).
Cela signifie qu'en conférant à ceux qui voient le royaume, la
puissance de voir les choses invisibles, il les a d'avance purifiés de la
souillure mortelle et destructrice de l'âme, qui est le péché.
Or goûter au péché, c'est le début du mal, qui réside dans la pensée
; ceux qui s'en sont d'avance purifiés, ne goûtent pas à la mort de l'âme,
eux qui par la puissance de l'apparition imminente ont été gardés sans tache,
comme je le crois, jusque dans leur intelligence.
« Il en est d'ici présents qui ne goûteront pas la mort avant d'avoir
vu le royaume de Dieu venu en puissance » (Mc. 9,1 ; Lc. 9, 27).
Le roi de l'univers est partout, et son royaume est partout ; aussi la
venue de son royaume signifie, non pas qu'il survienne d'un lieu vers un autre,
mais que le royaume est manifesté par la puissance de l'Esprit divin.
C'est pourquoi il dit : « venu en puissance » ; puissance qui s'offre non pas simplement
au premier venu, mais à ceux qui se tiennent avec le Seigneur c'est-à-dire
ceux qui sont affermis dans la foi en Lui ; ceux qui, comme Pierre, Jacques et
jean, sont eux aussi emmenés d'abord par le Verbe sur une haute montagne,
c'est-à-dire élevés au-dessus de notre bassesse naturelle. C'est donc
aussi pour cette raison que Dieu apparaît sur une montagne, comme on l'a dit ;
d'une part il descend du poste d'observation qui est le sien, et de l'autre, il
nous fait monter depuis notre basse condition naturelle, afin que
l'insaisissable se Iaisse saisir par une nature créée, dans une mesure
limitée et autant que cela est prudent. Une
telle manifestation n'est pas inférieure à l'entendement, mais bien supérieure
et plus élevée, puisqu'elle est produite par la puissance de l'Esprit divin.
Ainsi
donc, la lumière de la transfiguration du Seigneur ne commence ni
ne disparaît, elle n'est pas non plus circonscrite ni ne tombe sous la
prise des sens, même si elle a été vue par des yeux corporels, pour peu de
temps et sur le sommet exigu de la montagne. Les initiés du Seigneur «
passèrent alors de la chair à l'Esprit,
comme l'a dit Maxime le Confesseur, grâce à
la mutation que l'Esprit opéra en eux », et ainsi ils virent cette
lumière mystérieuse dans la mesure où le leur accorda la puissance de
l'Esprit divin. Faute d'en avoir l'expérience, ceux qui blasphèment
maintenant là-contre s'imaginent que des apôtres aient été choisis, ont vu
la lumière de la transfiguration du Seigneur par un pouvoir sensitif créé, et
pour cette raison ils entreprennent de réduire à être une créature, non
seulement cette lumière, la gloire et le royaume de Dieu, mais aussi la
puissance de l'Esprit divin, grâce à laquelle les choses divines se dévoilent
à ceux qui en sont dignes. En
effet, ils n'ont pas écouté ou il n'on pas cru les paroles de Paul : « Ce
que l'œil n'a pas vu et ce que
l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme, ce que
Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment: Dieu nous l'a révélé par son Esprit
; car l'Esprit scrute les profondeurs
de Dieu » (1 Co. 2, 9-1 0).
Or une fois arrivé le huitième jour, comme on l'a dit, «
prenant avec lui Jacques et jean, le Seigneur monta prier sur la montagne » (Lc.
9, 28). Il priait toujours seul, à
l'écart de tous et des apôtres eux-mêmes, comme lorsqu'il avait nourri les
cinq mille hommes, avec femmes et enfants, au moyen de cinq pains et deux
poissons ; en effet, à l'instant même, il congédia tout le monde, il obligea
les apôtres à s'embarquer et lui-même monta
prier sur la montagne (Mt. 14, 22-23). Ou bien il prenait avec lui des personnes
peu nombreuses et supérieures aux autres ; ainsi, à l'approche de sa Passion
salutaire, il dit aux autres disciples : «Restez
ici pendant que je prierai», puis il prend avec lui Pierre, Jacques et Jean
(Mt. 26, 36-38). Ici donc il ne
prend que ces derniers, il les fait monter à l'écart sur une haute montagne et
il fut transfiguré devant eux, c'est-à-dire sous leurs yeux.
Que signifie: « il fut transfiguré » ?, demande le théologien Chrysostome. Il
laissa entrevoir, comme il le jugea bon, un peu de sa divinité et il montra,
aux initiés, Dieu habitant en lui. En
effet, « tandis qu'il priait, son aspect
devint différent », comme dit Luc; «
brillant comme le soleil », comme l'écrit Matthieu.
Il dit : « comme le soleil », non
pour que quelqu'un imagine que cette lumière soit sensible, (loin de
nous l'aveuglement d'esprit de ceux qui ne peuvent rien imaginer de plus élevé
que ce qui apparaît aux sens !), mais pour que nous comprenions ceci : ce
qu'est le soleil pour ceux qui vivent selon les sens et qui voient par les sens,
cela, le Christ l'est en tant que Dieu pour ceux qui vivent
selon l'Esprit et qui voient dans l'Esprit. Et il n'est pas besoin, pour ceux
qui sont semblables à Dieu, d'une autre lumière dans la vision divine ; car
pour ceux qui sont dans l'éternité, Il est lui-même lumière, Lui et non une
autre lumière. Quel besoin y aurait-il en effet d'une seconde lumière pour
ceux qui ont la plus élevée ?
Or tandis qu'il priait, il
resplendit ainsi et révéla cette lumière mystérieuse à ceux des
disciples qu'il avait choisis, en présence des prophètes les plus éminents,
afin de montrer que c'est la prière qui procure cette bienheureuse
contemplation, et pour que nous apprenions que c'est en étant proche de
Dieu par la vertu et uni avec Lui par l'Esprit que l'on obtient la manifestation
de cet éclat. Celui-ci s'offre aux regards de tous ceux qui tendent sans cesse
vers Dieu, grâce à l'exacte pratique des bonnes œuvres et à une prière sincère.
«Seul, dit en effet saint jean
Chrysostome, celui dont l'esprit a été
purifié peut contempler la beauté véritable et très désirable. celle qui entoure la divine et
bienheureuse nature ». Celui qui fixe
du regard ses rayons et ses grâces participe à elle dans une certaine mesure,
en se servant de son brillant éclat pour la contempler elle-même.
C'est pourquoi le visage de Moïse fut aussi glorifié tandis qu'il
s'entretenait avec Dieu (cf. Ex.
34, 29). Voyez-vous que Moïse lui
aussi fut transfiguré, une fois monté sur la montagne, et qu'ainsi il vit la
gloire du Seigneur ? Non, il subit la transfiguration, il ne la produisit pas
; c'est ce que dit notre auteur : « La
clarté alors ténue de la vérité me
conduit à ceci : à voir et à subir la
splendeur de Dieu ».
Notre Seigneur Jésus-Christ avait en lui-même cette splendeur c'est
pourquoi il n'avait pas lui-même besoin de prier pour faire resplendir son
corps de la lumière divine, mais il indique par quel moyen serai offerte
aux saints la splendeur de Dieu et comment ils la verraient. En effet, « les justes
eux aussi resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père» (Mt.
13, 43). Ainsi, une fois devenus
tout entiers lumière divine, et comme des rejetons de la lumière divine, ils
verront le Christ suprêmement resplendissant d'une façon divine et mystérieuse,
lui dont la gloire, émanant naturellement de sa divinité, se montra sur le
Thabor également partagée par son corps, à cause de l'union hypostatique.
C'est donc aussi grâce à une telle lumière que son visage resplendit comme le
soleil.
Or il en est parmi nous qui se targuent de la raison grecque et de la
sagesse de ce monde, et qui ont décidé de ne pas obéir du tout aux hommes
spirituels s'appuyant sur les paroles de l'Esprit, mais de se dresser contre
eux. Quand ils entendent parler de la lumière de la transfiguration du Seigneur
sur la montagne, celle qu'ont vue les yeux des apôtres, ils la réduisent
aussitôt à la lumière immédiatement sensible et créée, et ils assimilent
à cette dernière la Lumière immatérielle, sans déclin et éternelle,
qui est non seulement au-delà des sens, mais aussi au delà de
l'intelligence. Ces gens traînent en bas, et ils ne peuvent rien concevoir
dépassant ce qui est terrestre. Pourtant, Celui qui a resplendi de cette lumière-là,
avait Lui-même auparavant démontré qu'elle est incréée, en l'appelant
royaume de Dieu. Car le royaume de Dieu n'est ni assujetti, ni créé ; seul de
tous, en effet, il est indépendant, invincible et au-delà de toute durée et
de toute éternité. Il est d'ailleurs impossible, dit un Père, que le royaume
de Dieu ait commencé ou soit limité par des siècles ou des temps. Nous
croyons que le royaume est l'héritage des élus!
Puisque
d'autre part le Seigneur transfiguré resplendit et qu'il montra cette gloire,
cet éclat et cette lumière, et qu'il viendra à nouveau tel que les disciples
le virent sur la montagne, est-ce à dire qu'il a acquis une lumière nouvelle
qu'il n'avait pas auparavant, et qu'il la gardera pour l'éternité ? Loin de
nous ce blasphème. En effet, celui qui dit cela attribue trois natures au
Christ, la divine, l'humaine et celle de cette lumière voilà pourquoi le
Christ a manifesté non pas un autre éclat, mais celui qu'il possédait
invisiblement. Il possédait, caché
sous sa chair, l'éclat de la nature divine.
Cette lumière est donc celle de la divinité, et elle est incréée.
Lorsque le Christ fut transfiguré, disent les théologiens, « ce
n'est pas en acquérant ce qu'il n'était pas, mais en se montrant à ses disciples tel qu'il était, en leur
ouvrant les yeux et en se faisant voir à ces aveugles ».
Sens-tu
que les yeux qui voient dans l'ordre naturel sont aveugles à l'égard de cette
lumière ? Cette lumière n'est donc pas sensible, et ceux qui la voyaient ne la
voyaient pas simplement de leur yeux sensibles, mais d'un regard transformé
par la puissance de l'Esprit divin.
Ils furent donc changés, et ainsi ils virent le changement qui,
par l'action de Dieu, avait affecté notre nature, du fait de son union au Verbe
de Dieu, non pas tout récemment, mais dès le moment où le Verbe l'avait
assumée.
C'est
aussi pourquoi celle qui l'avait conçu et enfanté de manière extraordinaire,
tout en restant vierge, reconnut le Dieu incarné enfanté par elle ; Le
reconnurent pareillement Syméon, qui le reçut dans ses mains comme un
nouveau-né, et la vieille Anne qui vint à sa rencontre. C'est que la puissance
divine brillait comme à travers des lames de verre, resplendissant pour ceux
dont les yeux du cœur ont été purifiés.
D'autre
part, pourquoi sépare-t-il des autres les coryphées, et pourquoi fait-il
monter ceux-là seuls, à l'écart ? C'est afin de révéler quelque chose de
grand et de mystérieux. Comment serait-ce donc quelque chose de grand et de
mystérieux que la contemplation de la lumière sensible, dont ceux qui avaient
été choisis disposaient même avant d'être montés, et tout aussi bien ceux
qui avaient été laissés en bas ? Et quel besoin auraient-ils eu de la
puissance de l'Esprit et du renforcement ou du changement visuel qu'elle procure
en vue de la contemplation de cette lumière, si elle était sensible et créée
? Comment la lumière sensible serait-elle gloire et royaume du Père et de
l'Esprit ? Comment le Christ viendra-t-il dans une semblable gloire et
royauté en vue du siècle à venir, lorsqu'il n'y aura plus besoin ni d'air, ni
de lumière, ni d'espace, ni de choses semblables, mais que « Dieu
nous tiendra lieu de tout », selon l'Apôtre (1 Co. 15, 28) ? S'il
nous tient lieu de tout, cela vaudra évidemment aussi pour la lumière.
D'où il appert à nouveau que cette lumière est celle de la divinité,
puisque le plus théologien des évangélistes, Jean, dans l'Apocalypse, déclare
aussi que la cité future et permanente (cf.
Hb. 13, 14) « n'a pas besoin du
soleil ni de la lune pour l'éclairer, car
la gloire de Dieu l'a illuminée et son flambeau, c'est l'Agneau » (Ap. 21,
23). N'est-il pas évident qu'il
nous a indiqué là aussi Celui qui maintenant a été divinement transfiguré
sur le Thabor, Jésus, Lui qui a son corps en guise de flambeau, et en guise de
lumière la gloire de la divinité révélée sur la montagne à ceux qui étaient
montés avec lui ?
Le
même jean dit aussi au sujet des habitants de cette cité «Ils
n'auront pas besoin de la lumière d'une lampe, ni de la lumière du soleil, car le Seigneur Dieu les illuminera, et il n'y aura
plus de nuit» (Ap. 22, 5). Quelle
est donc cette lumière qui ne connaît «ni
changement, ni ombre de variation» (le. 1, 17) ? Quelle est cette lumière
immuable et sans déclin ? N'est-ce pas celle de la divinité ? Mais Moïse et
Elie, et surtout Moïse qui se trouvait là avec son âme, non avec son corps,
comment ont-ils été vus et glorifiés au moyen d'une lumière sensible ? En
effet «eux aussi, vus dans la gloire, ils
parlaient alors du départ qu'il allait
accomplir à Jérusalem» (Lc. 9, 3 1).
Et comment les apôtres reconnurent-ils ceux qu'ils n'avaient encore
jamais vus, sinon par la puissance révélatrice de cette lumière ?
Afin de ne pas tendre trop longtemps votre intelligence, nous garderons
le reste des paroles évangéliques pour le moment de la très sainte et divine
liturgie. Nous croyons en accord avec l'instruction reçue de ceux que le Christ
a illuminés, les seuls qui possèdent une connaissance exacte. « Mes mystères sont pour moi et
pour les miens », dit Dieu par le prophète (Is. 24, 16).
Puisque nous croyons comme on nous a enseigné, et que nous comprenons le
mystère de la transfiguration du Seigneur, faisons donc toute vers la
clarté de cette lumière (cf. Ba.
4, 2). Epris de la beauté de la
gloire, immuable, purifions l'œil de notre intelligence de toute souillure
terrestre, méprisons tout ce qui est charmant et beau, mais fragile, ce
qui peut sembler agréable mais procure la souffrance éternelle, ce qui peut
conférer la beauté du corps mais revêt l'âme de cette horrible tunique du péché.
A cause de cette tunique, celui qui n'a pas le vêtement de l'union
incorruptible est emmené, pieds et poings liés, vers le feu éternel et les ténèbres
extérieures (cf. Mt. 22, 13).
Puissions-nous tous y échapper grâce à l'illumination et à la
connaissance de la lumière immatérielle et éternelle de la transfiguration du
Seigneur, pour sa gloire et celle de son Père sans commencement et celle de
l'Esprit vivifiant, à qui appartiennent, uniques et identiques, splendeur,
divinité, gloire, royauté et puissance, maintenant et toujours, et pour les siècles
des siècles. Amen.