Les textes qui suivent sont pris de sainte Thérèse de Jésus (d'Avila) (1515-1582). Ils touchent la question de l'humanité du Christ et de sa place dans une vie contemplative même très élevée! Ces textes sont importants car ils abordent un point de vie spirituelle qui revient souvent: est-ce que dans les sommets de la vie spirituelle nous ne sommes plus appelés à contempler le Christ homme, mais uniquement la Nature Divine! C'est un thème récurent et la réponse de sainte Thérèse est importante. S'égarer loin des indications de sainte Thérèse ne va pas sans risques en vie spirituelle. L'attachement au Christ, Dieu fait homme, nous suit jusqu'aux plus hauts sommets de la vie spirituelle! Le bon sens et la sagesse de sainte Thérèse sont une lumière bien utile.

 

Sainte Thérèse de Jésus

Sur la place de l'humanité de Notre Seigneur pour les contemplatifs

"Vie écrite par elle-même" ch 22

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Du sûr chemin que suivent les contemplatifs dont l'esprit ne se hausse pas vers les hauteurs si le Seigneur ne les y élève point, et comment la contemplation de l'humanité du Christ doit être le moyen de la plus haute contemplation. D'une illusion qui l'égara un certain temps. Ce chapitre est de grand profit.

 

  1  Je veux dire, si Votre Grâce[1] le juge bon, une chose que j'estime importante; elle servira peut-être d'avertissement nécessaire; certains livres sur l'oraison expliquent que bien que l'âme ne puisse atteindre d'elle-même à cet état, puisqu'il est uniquement l'oeuvre surnaturelle du Seigneur qui agit sur elle, elle peut y aider en haussant son esprit au-dessus de toutes les choses créées et en l'élevant avec humilité, après avoir vécu de longues années d'une vie purgative, et progressé dans la voie illuminative. Je ne sais pas bien pourquoi ils disent illuminative: j'entends qu'il s'agit de ceux qui progressent. Ils leur recommandent beaucoup d'éloigner toute imagination corporelle et de s'élever à la contemplation de la Divinité; car bien qu'il s'agisse de l'humanité du Christ, disent-ils, c'est une gêne pour ceux qui sont très avancés, cela les empêche d'atteindre à la contemplation la plus parfaite. Ils rappellent ce que le Seigneur a dit aux apôtres en leur annonçant la venue du Saint-Esprit[2], je précise, avant de remonter au ciel, et l'appliquent à leur propos. Il me semble, quant à moi, que si leur foi avait été aussi forte qu'elle le devint après la venue du Saint-Esprit, la présence du Seigneur n'eût pas été un empêchement, car rien de semblable ne fut dit à la mère de Dieu, qui pourtant l'aimait plus qu'eux tous. Ils croient que puisque tout est esprit dans cette pratique, n'importe quoi de corporel peut la gêner ou l'empêcher, qu'ils doivent chercher à se mettre dans l'attitude parfaite, entourés par Dieu de toutes parts, et se voir abîmés en Lui. Il m'arrive de juger cela bon; mais qu'on s'éloigne entièrement du Christ, qu'on identifie ce divin Corps à toutes nos misères, à toutes les choses créées, je ne puis le souffrir. Plaise à Sa Majesté que je sache me faire comprendre.

 

  2  Je ne contredis pas ces hommes doctes et spirituels, ils savent ce qu'ils disent, et Dieu conduit les âmes par beaucoup de chemins et de voies; je veux dire maintenant de quelle façon il a conduit la mienne (je ne me mêle pas du reste), et les dangers que j'ai courus lorsque j'ai cherché à pratiquer ce que je lisais. Je crois bien que ceux qui obtiennent l'union sans atteindre au-delà c'est-à-dire les ravissements, les visions, et autres faveurs que Dieu accorde aux âmes, croiront que ces livres sont ce qu'il y a de mieux, comme je le faisais moi-même; si je m'en étais tenue là, je crois que je n'aurais jamais atteint l'état où je suis maintenant, car, à mon avis, ils font erreur; il se peut que ce soit moi qui me trompe, mais je vais dire ce qui m'advint.

 

  3  Comme je n'avais pas de maître, je lisais ces livres, à l'aide desquels j'espérais comprendre petit à petit quelque chose; (j'ai compris plus tard que si le Seigneur ne m'avait instruite, je n'aurais pas appris grand-chose dans les livres, je n'ai rien compris jusqu'à ce que Sa Majesté me l'ait fait comprendre par expérience, je ne savais même pas ce que je faisais); lorsque j'ai commencé à avoir un peu d'oraison surnaturelle, je veux dire de quiétude, je tâchai d'éloigner toute chose corporelle, sans pourtant oser élever mon âme, elle était toujours si misérable que cela me semblait trop hardi; mais j'avais le sentiment de la présence de Dieu, comme c'est le cas ici, et je m'efforçais de rester recueillie près de Lui, c'est là une oraison savoureuse, si Dieu nous vient en aide, ses délices sont grandes. Devant ces progrès et cette jouissance, personne n'aurait pu me faire revenir à l'Humanité, et même, en vérité, j'y aurais vu un obstacle. Ô Seigneur de mon âme, mon Bien, Jésus-Christ crucifié! Jamais je ne me rappelle cette idée que j'avais sans avoir de la peine, il me semble avoir gravement trahi, bien que ce fût par ignorance.

 

  4  J'avais été toute ma vie très fervente du Christ; ces idées ne survinrent qu'à la fin, je dis bien à la fin de la période antérieure aux faveurs, ravissements et visions, que m'accorda le Seigneur; comme ma dévotion pour Lui était extrême, je ne gardai ces idées que peu de temps, je retournais toujours à mon habitude de me réjouir en compagnie de ce Seigneur, spécialement quand je communiais; j'aurais voulu toujours garder devant les yeux son portrait ou son image, puisque je ne pouvais le garder gravé dans mon âme aussi profondément que je l'eusse voulu. Est-il possible, mon Seigneur, que ma pensée ait pu admettre, ne serait-ce qu'une heure, que Vous m'empêcheriez d'atteindre un plus grand bien? D'où me sont venus tous les biens, sinon de Vous? Je ne veux pas me rappeler que j'ai commis cette faute, tant cela m'afflige, c'était certainement de l'ignorance; Vous avez donc voulu, dans votre bonté, y remédier en m'envoyant quelqu'un pour me tirer de cette erreur, et ensuite vous avez bien voulu vous montrer souvent à moi, comme je le dirai plus avant, pour que je voie clairement la gravité de mon erreur, que j'en fasse part à de nombreuses personnes à qui j'en avais parlé, et pour que je l'écrive maintenant ici.

 

  5  Telle est, quant à moi, la cause pour laquelle beaucoup d'âmes parvenues à l'oraison d'union ne progressent pas et n'atteignent pas à une plus grande liberté spirituelle. Je crois pouvoir fonder ma raison sur deux raisons; elles sont peut-être vaines, mais j'ai vu par expérience ce que je dirai: mon âme fut au plus mal jusqu'à ce que le Seigneur l'ait éclairée; ses joies étaient à petites gorgées, et sortie de là, elle ne trouvait point, pour résister aux épreuves et aux tentations, la compagnie qu'elle eut plus tard. Voici la première de mes raisons: il y a peut-être un manque d'humilité, si sournois, si caché, qu'il nous passe inaperçu. Existe-t-il un misérable orgueilleux, comme moi, qui après avoir peiné toute sa vie dans toutes les pénitences, oraisons, et persécutions imaginables, ne se tienne pour très riche et très bien payé lorsque le Seigneur lui permet de se tenir au pied de la croix avec saint Jean? Je ne sais dans quelle cervelle peut bien passer l'idée de ne pas s'en contenter, sauf la mienne, et j'y ai perdu de toutes façons, alors que j'aurais dû y gagner.

 

  6  Si du fait de notre caractère, ou de la maladie, il nous est si douloureux de penser à la passion que nous ne puissions le supporter, pourquoi ne pas nous tenir auprès de Lui après sa résurrection, puisqu'il nous est si proche dans le Saint-Sacrement, où il est déjà glorifié? Et ne le contemplerons-nous point, si accablé et déchiré, baigné de son sang, las sur les chemins, persécuté par ceux à qui il faisait tant de bien, renié par les apôtres? Car, vrai, on n'est pas toujours capable de penser à toutes les souffrances qu'il a subies. Le voici, libre de peine, en pleine gloire, fortifiant les uns, encourageant les autres, avant sa montée au ciel, notre compagnon dans le Saint-Sacrement, car il ne semble pas avoir pu s'éloigner de nous un moment. Et j'ai pu, moi, m'éloigner de Vous, Seigneur, pour mieux vous servir! Du moins ne vous connaissais-je point quand je vous offensais. mais, vous connaissant, comment ai-je cru gagner plus par ce chemin? O Seigneur! que j'étais donc en mauvaise voie! Il me semble que je me serais égarée si vous ne m'aviez remise dans la bonne, et j'ai vu tous les biens en vous voyant près de moi. Il n'est peine que je n'aie trouvée bonne à souffrir en vous considérant tel que vous étiez devant les juges. En présence d'un si bon ami, d'un si bon capitaine qui s'exposa le premier à la douleur, on peut tout souffrir. Il nous vient en aide et nous donne des forces; jamais il ne nous fait défaut; c'est un véritable ami. Et je vois clairement, je l'ai toujours vu depuis, que pour contenter Dieu en obtenant de lui de grandes faveurs, il veut que nous tenions tout de cette Humanité sacrée, en qui Sa Majesté a dit mettre toutes ses complaisances. Je l'ai vu très souvent par expérience: le Seigneur me l'a dit. J'ai vu clairement que nous devons entrer par cette porte, si nous voulons que la Majesté souveraine nous révèle de grands secrets.

 

7  Que Votre Grâce ne cherche donc pas un autre chemin, même si vous êtes aux sommets de la contemplation; car ici vous êtes en sûreté. Tous les biens nous viennent de ce Seigneur, le nôtre. Il vous instruira; considérez sa vie, c'est le meilleur modèle. Que voulons-nous avoir de mieux à nos côtés qu'un si bon ami qui ne nous abandonnera pas dans les peines et les tribulations, comme le font ceux du monde? Bienheureux celui qui l'aime et le garde toujours auprès de lui. Regardons le glorieux saint Paul, on eût dit que Jésus lui sortait toujours par la bouche, tant il le gardait présent dans son coeur. Depuis que j'ai compris cela, j'ai considéré avec attention quelques saints, grands contemplatifs, et ils ne suivaient pas d'autre voie. Saint François le montre par les stigmates, saint Antoine de Padoue par l'Enfant, saint Bernard faisait ses délices de l'Humanité, sainte Catherine de Sienne, et tant d'autres que Votre Grâce connaît mieux que moi.

 

  8  Cet éloignement du corporel doit être bon, certes, puisque tant de gens spirituels le disent; mais, à mon avis, il doit s'agir d'âmes très avancées; jusqu'à ce qu'on en soit là, il est clair qu'il faut chercher le Créateur par les créatures. Il en est de cela comme de la grâce que le Seigneur accorde à chaque âme: je ne m'en mêle pas. Ce que je voudrais faire comprendre, c'est que l'Humanité du Christ doit être considérée à part. Qu'on comprenne bien ce point, que je voudrais savoir expliquer.

 

  9 Quand Dieu veut suspendre toutes les puissances, comme nous l'avons vu dans les modes d'oraison dont nous avons parlé, il est évident que, malgré nous, cette présence nous est enlevée. A la bonne heure; bienheureuse perte, par laquelle nous jouissons mieux de ce qui nous semble perdu; car l'âme s'emploie alors tout entière à aimer celui que l'entendement s'est appliqué à connaître, elle aime ce qu'elle n'a pas compris, et jouit de ce dont elle ne pourrait pas jouir aussi bien si elle ne s'était perdue elle-même pour mieux se trouver, comme je l'ai dit. Mais ce qui ne me semble pas bon, c'est de nous habituer malignement et soigneusement à ne pas essayer de toutes nos forces d'avoir toujours devant les yeux (et plût au Seigneur que ce fût toujours), cette Humanité sacrée; c'est vivre l'âme en l'air, comme on dit, car elle semble sans appui, même si elle se croit pleine de Dieu. C'est une grande chose, tant que nous vivons et que nous sommes des humains, de nous le représenter humain, et voilà le second des inconvénients dont j'ai parlé. J'ai commencé à dire que le premier est un petit défaut d'humilité de la part de l'âme qui, pour s'élever avant que le Seigneur ne l'élève, ne se contente pas de méditer une chose si précieuse, et veut être Marie avant d'avoir travaillé avec Marthe. Quand le Seigneur veut qu'elle le devienne, serait-ce dès le premier jour, il n'y a rien à craindre; mais modérons-nous nous-mêmes, comme je crois l'avoir déjà dit. Ce petit défaut d'humilité peut sembler anodin, mais il nuit beaucoup aux progrès dans la contemplation.

 

  10  Pour en revenir au second point, nous ne sommes pas des anges, mais nous avons un corps. Vouloir faire l'ange pendant que nous sommes sur terre, et sur terre autant que je l'étais, c'est de la folie; notre pensée doit avoir d'ordinaire un point d'appui, même si l'âme sort parfois d'elle-même, ou si elle est souvent si pleine de Dieu qu'elle n'a besoin d'aucune chose créée pour se recueillir. Cet état n'est pas habituel, mais dans les affaires, les persécutions, les épreuves, lorsqu'on n'est pas dans la paix coutumière, aux heures de sécheresse, c'est un très bon ami que le Christ, car nous voyons l'Homme en lui, nous voyons, ses faiblesses, ses épreuves, et il nous tient compagnie; si on en prend l'habitude, il nous est très facile de le trouver près de nous; à certains moments pourtant nous ne pourrons obtenir ni l'un ni l'autre. Il sera bon, alors, comme je l'ai déjà dit, de ne pas nous habituer à rechercher des consolations spirituelles; embrassés à la croix advienne que pourra, c'est là une grande chose. Ce Seigneur fut déserté par toutes les consolations; il fut laissé seul dans l'épreuve. Nous, ne l'y laissons point, sa main tendue nous aidera à monter mieux que ne le ferait notre empressement, il s'absentera lorsqu'il le jugera convenable et lorsque le Seigneur voudra tirer l'âme hors d'elle-même, comme je l'ai dit.

 

  11  Dieu est fort satisfait de voir une âme prendre humblement son Fils comme intermédiaire, et tant l'aimer, que même si Sa Majesté a consenti à l'élever à une très haute contemplation, comme je l'ai dit, elle reconnaît son indignité, et dit avec saint Pierre: « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un pécheur! »  J'en ai l'expérience; c'est ainsi que Dieu a conduit mon âme; d'autres, comme je l'ai dit, prendront un autre raccourci. Ce que j'ai compris, c'est que tout cet édifice de l'oraison est fondé sur l'humilité, et que plus une âme s'abaisse dans l'oraison, plus Dieu l'élève. Je ne me rappelle pas qu'il m'ait fait une seule des faveurs très signalées dont je parlerai plus avant sans que j'aie été anéantie de me voir si misérable; Sa Majesté cherchait même à m'aider à me connaître moi-même et me faisait comprendre des choses que je n'aurais pu imaginer. Je crois intimement que lorsque l'âme fait d'elle-même quelque chose pour aider à cette oraison d'union, même si dans l'immédiat elle semble faire des progrès, elle aura tôt fait de retomber; et je crains qu'elle n'arrive jamais à la véritable pauvreté d'esprit, qui consiste à ne rechercher dans l'oraison ni consolation ni plaisir, (car elle a déjà renoncé à ceux de la terre), mais à trouver sa consolation à souffrir pour l'amour de Celui qui vécut toujours dans la souffrance, et à demeurer paisible dans ces peines comme dans la sécheresse. On en a peut-être du chagrin, mais pas au point d'être dans l'inquiétude et dans la peine ainsi que certaines personnes qui, lorsqu'elles ne travaillent pas toujours avec l'entendement et n'éprouvent pas de ferveur croient tout perdu, comme si leur application méritait un si grand bien. Je ne leur dis pas de ne pas travailler, de ne pas avoir soin de se tenir en la présence de Dieu; mais même s'il leur est impossible d'avoir une bonne pensée, comme je l'ai déjà dit, qu'elles ne se tuent point. Nous sommes des serviteurs inutiles, de quoi nous croyons-nous capables?

 

  12   Le Seigneur veut que nous le sachions et que nous nous transformions en petits ânes pour puiser l'eau de la noria dont nous avons parlé, car même les yeux fermés et sans savoir ce qu'ils font, ils en tireront plus que le jardinier (l'entendement)' avec tous ses efforts. Nous devons marcher librement sur ce chemin, et nous abandonner dans les mains de Dieu; si Sa Majesté veut nous élever au rang de ses camériers et nous communiquer ses secrets, y aller de bon coeur; sinon, le servir dans les bas emplois et ne pas nous asseoir à la meilleure place, comme je l'ai dit quelquefois. Dieu est plus vigilant que nous, il sait ce qui convient à chacun. Quel intérêt celui qui a déjà remis toute sa volonté à Dieu a-t-il à se gouverner? C'est, à mon avis, beaucoup moins admissible ici qu'au premier degré de l'oraison, et beaucoup plus nuisible: il s'agit de biens surnaturels. Celui qui n'a pas une belle voix ne l'embellira pas, malgré tous ses efforts; si Dieu veut la lui donner, il n'a pas besoin de pousser des cris. D'une âme toute livrée à lui, mais confiante en sa munificence, supplions-le donc toujours de nous accorder ses faveurs. Puisqu'on autorise cette âme à se tenir aux pieds du Christ, qu'elle tâche de ne pas s'en éloigner, qu'elle y reste autant qu'elle le voudra. Qu'elle imite Madeleine, et dès qu'elle sera forte, Dieu l'emmènera au désert.

 

  13  Que Votre Grâce, donc, s'en tienne là, jusqu'à ce que vous trouviez quelqu'un qui ait plus d'expérience et de connaissances que moi. S'il s'agit de personnes qui commencent à goûter Dieu, ne les croyez point, elles pensent y avoir avantage, et mieux le goûter en s'aidant elles-mêmes. Oh! quand Dieu le veut, comme il vient à découvert, sans ces aides insignifiantes! Alors, quoi que nous fassions, il ravit notre esprit comme un géant une paille, et il n'y a pas à y résister. Quelle manière de croire, imaginer que s'il veut que le crapaud vole, il attend qu'il s'envole de lui-même! Je trouve même notre esprit plus difficile et plus lourd à soulever, si Dieu ne le soulève point; chargé de limon et de mille entraves, vouloir voler ne lui sert pas à grand-chose, car bien que ce lui soit plus naturel qu'au crapaud, il est déjà si enfoncé dans la boue qu'il a perdu cette faculté par sa faute.

 

  14  Je veux donc conclure ainsi: chaque fois que nous pensons au Christ, rappelons-nous avec quel amour il nous a fait tant de faveurs, et la grandeur de celui que Dieu nous a témoigné en nous donnant ce gage de son amour pour nous: car amour obtient amour. Et même si nous en sommes tout à fait à nos débuts et fort misérables, tâchons de toujours considérer cela pour éveiller l'amour en nous; car si le Seigneur nous accorde un jour la grâce de graver cet amour dans notre coeur, tout nous sera facile, nous agirons très vite et sans le moindre effort. Plaise à Sa Majesté de nous donner cet amour, Elle sait à quel point il nous est utile, au nom de son amour pour nous et au nom de son glorieux Fils, qui nous montre si bien à ses dépens qu'il nous aimait. Amen.

 

  15  Je voudrais poser une question à Votre Grâce: lorsque le Seigneur commence à accorder à une âme des faveurs aussi hautes que de l'amener à la parfaite contemplation, ne serait-il pas raisonnable qu'elle se trouve immédiatement tout à fait parfaite? (Ce serait raisonnable, vraiment, car celle qui reçoit une si grande faveur devrait ne plus vouloir de consolations terrestres); pourquoi, dans le ravissement, et quand il semble que l'âme a déjà l'habitude de recevoir des faveurs, semble-t-elle obtenir des effets tellement plus élevés, pourquoi est-elle d'autant plus détachée, alors que dès son arrivée le Seigneur pourrait la mettre dans l'état de sanctification et de perfection dans les vertus où il l'amènera avec le temps? Voilà ce que je voudrais savoir et que j'ignore; je sais pourtant bien que la force que Dieu nous infuse lorsqu'il ne se manifeste au début qu'en un éclair dont on aurait à peine conscience si nous n'en ressentions les effets, diffère de la force qui nous est donnée lorsque cette faveur est plus prolongée. Il me semble souvent, à moi, que si l'âme n'est pas tout à fait et tout de suite dispose, le Seigneur l'éduque peu à peu, il l'incite à se décider et lui donne la force virile de tout fouler aux pieds; ce qu'il fit sur-le-champ pour Madeleine, il le produit en d'autres personnes, dans la mesure où elles laissent faire Sa Majesté. Nous osons à peine croire que même en cette vie Dieu donne cent pour un.

 

  16  Il m'est encore venu cette comparaison; on donne à ceux qui sont les plus avancés la même chose qu'aux débutants, comme un mets dont de nombreuses personnes mangeraient; mais celles qui n'en mangent qu'un petit peu n'en gardent la saveur qu'un instant; il aide à sustenter ceux qui en mangent davantage; à ceux qui en mangent beaucoup il donne vie et force; on peut manger si souvent et si souvent de ce mets de vie qu'on en arrive à ne plus rien manger qui semble aussi bon. On voit le bien qu'il fait, le goût est si habitué à sa suavité qu'on préférerait ne plus vivre que de devoir manger autre chose qui ne servirait qu'à faire passer la bonne saveur que le bon plat a laissée. Ainsi, l'entretien d'une sainte compagnie ne nous profite pas autant en une fois qu'en de nombreuses journées; si nous la fréquentons longtemps, il se peut que nous lui ressemblions, si Dieu nous favorise. Enfin, tout dépend de ce que Sa Majesté veut, et à qui elle veut donner; mais il est très important que celui qui commence à recevoir cette faveur décide de se détacher de tout, et de l'apprécier à sa valeur.

 

  17  Il me semble aussi que Sa majesté cherche à savoir qui l'aime, celui-ci ou celui-là; pour aviver leur foi, si elle est éteinte, il découvre qui il est, il accorde de souveraines délices, avant-goût de celles qu'il nous donnera, et il dit:« Songez que ce n'est qu'une goutte dans un immense océan de biens. » Il ne néglige rien pour ceux qu'il aime, et lorsqu'il voit qu'ils le reçoivent, il donne, et il se donne. Il aime qui l'aime; et quel bien chéri, et quel bon ami! Ô Seigneur de mon âme! Les mots me manquent pour faire comprendre ce que vous donnez à ceux qui s'abandonnent à Vous, et ce que perdent ceux qui, parvenus à cet état, restent attachés à eux-mêmes! Cela, Seigneur, vous ne le voulez point; vous faites bien plus, Vous qui descendez dans la misérable auberge que je suis. Soyez béni à jamais.

 

  18  J'en supplie à nouveau Votre Grâce: si vous parlez de ces choses que j'ai écrites sur l'oraison avec des personnes spirituelles, veillez à ce qu'elles soient vraiment spirituelles; car si elles ne connaissent qu'une voie, ou si elle sont restées à mi-chemin, elle ne pourront tomber juste; il en est que Dieu conduit dès le début par un chemin très élevé, il leur semble que les autres pourront eux aussi progresser, arrêter l'entendement, ne point se servir de choses corporelles, mais ils resteront secs comme un bout de bois. Et certains qui ont peu connu l'oraison de quiétude pensent immédiatement que partant de là ils peuvent pratiquer le reste; au lieu d'avancer, ils reculeront, comme je l'ai dit; l'expérience et la prudence sont donc nécessaires en toutes choses. Plaise au Seigneur, dans sa bonté, de nous les accorder.

 

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Toujours à propos de l'humanité de Notre Seigneur

et de sa place dans la contemplation

"Livre des Demeures" ou "Le Château intérieur"

6ièmes Demeures ch 7

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De la peine que les âmes à qui Dieu accorde lesdites grâces ressentent le leurs péchés. De la grande erreur que ce serait de ne pas chercher à évoquer l'humanité de Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, sa Sainte Passion, sa vie, sa glorieuse Mère et ses saints, si grande que soit notre spiritualité. Chapitre fort profitable.

 

  1 Vous allez croire, mes soeurs, - surtout celles d'entre vous qui n'ont pas reçu ces faveurs, car celles qui ont joui de grâces venues de Dieu comprendront ce que je vais dire, - que les âmes à qui le Seigneur se communique si particulièrement sont sans doute tellement certaines de jouir de Lui pour l'éternité qu'elles n'ont plus rien à craindre, ni à pleurer leurs péchés ; ce serait une bien grande erreur, car plus Dieu nous donne, plus s'accroît notre douleur d'avoir péché. Je pense à part moi que tant que nous n'aurons pas atteint le lieu où plus rien ne pourra nous causer de la peine, nous ne serons pas soulagés de celle-là.

 

  2 Il est vrai que, selon les circonstances, elle pèse sur nous plus ou moins, et varie ; l'âme oublie le châtiment qu'elle encourt pour ne considérer que son ingratitude à l'égard de Celui à qui elle doit tant, et qui mérite d'être si bien servi ; l'un des effets des grandeurs qui lui sont communiquées est de mieux lui faire comprendre la grandeur de Dieu. Elle s'épouvante de sa hardiesse ; elle pleure son irrespect ; sa folie lui semble si folle que ses regrets sont sans fin quand elle se souvient de la bassesse des choses pour lesquelles elle a négligé une si grande Majesté. Ils sont plus présents à son souvenir que les faveurs qu'elle reçoit, si grandes que soient celles déjà évoquées et celles dont il reste à parler. Un fleuve tumultueux semble emporter les faveurs et les ramener en temps voulu ; mais les péchés sont comme une boue, ils semblent s'aviver sans cesse dans la mémoire, et c'est une fort grande croix.

 

  3 Je connais une personne qui voulait mourir pour voir Dieu, mais elle le désirait en outre pour ne pas endurer le chagrin constant d'avoir été ingrate envers Celui à qui elle avait dû et devrait toujours tant ; ainsi, elle imaginait que personne ne l'égalait en malignité, puisque à ce qu'elle comprenait, jamais Dieu n'avait accordé plus de faveurs qu'à elle, ni montré plus de clémence envers quiconque. Quant à la peur de l'enfer, ces âmes n'en ont aucune. L'idée de perdre Dieu les oppresse parfois durement, mais rarement. Leur plus grande crainte est d'offenser Dieu au cas où il cesserait de les tenir par la main, et de se retrouver dans le misérable état où elles ont vécu naguère ; mais elles ne se soucient ni de leur propre peine ni de leur propre gloire ; si elles souhaitent ne pas rester longtemps au purgatoire, c'est pour ne pas être privées de Dieu le temps qu'elles y passeraient, bien plus que par crainte des peines qu'elles devront y subir.

 

  4 L'âme la plus favorisée par Dieu ne serait pas, ce me semble, en sûreté, si elle oubliait le temps où elle a vécu dans ce misérable état ; c'est pénible, mais profitable pour beaucoup d'entre elles. J'ai été si vile que telle est peut-être la cause pour laquelle cela me revient sans cesse en mémoire ; celles qui ont bien vécu n'ont sans doute pas de regrets, quoi qu'il y ait toujours des défaillances tant que nous sommes dans notre corps mortel. La pensée que Notre-Seigneur nous a déjà pardonné et qu'il a oublié nos péchés n'allège nullement cette peine ; tant de bonté l'aggrave plutôt, et de le voir accorder des faveurs à quelqu'un qui ne mériterait que l'enfer. Tel fut, ce me semble, le grand martyr de saint Pierre et de la Madeleine ; leur amour était si grand, ils avaient reçu tant de grâces, ils avaient si bien la notion de la grandeur et de la majesté de Dieu, que leur souffrance dut être fort rude, et mêlée de bien tendres regrets.

 

  5 Vous allez croire encore que la personne qui jouit de choses aussi hautes ne méditera pas sur les mystères de l'Humanité très sacrée de Notre-Seigneur Jésus- Christ, puisque tout entière consacrée à l'amour. J'ai longuement écrit ailleurs sur ce sujets (Autobiographie, chp. 22 Autobiographie, chp. 22 VIE 22 ), bien qu'on m'ait opposé que je n'y comprenais rien, que ce sont-là des chemins par lesquels Notre-Seigneur nous conduit, et qu'une fois faits les premiers pas, mieux vaut s'occuper des choses de la Divinité et fuir les choses corporelles, on ne me fera pas confesser que tel soit le bon chemin. Il se peut que je me trompe, et que nous disions tous la même chose ; mais j'ai vu le démon chercher à me tromper par ce moyen, je suis donc si bien échaudée que malgré que j'en aie parlé souvent (Autobiographie, chap. 23 Autobiographie, chap. 23 VIE 23  et24 24 VIE 24 ), je crois bon de le répéter ici pour que vous vous teniez sur vos gardes ; et considérez que j'ose vous dire de ne pas croire ceux qui parleraient autrement. Je vais tâcher de me faire mieux comprendre que je ne l'ai fait jusqu'ici, car si quelqu'un, d'aventure, a écrit sur ce sujet, il s'est peut-être d'autant mieux exprimé qu'il l'a fait plus longuement ; tout nous dire à la fois, brièvement, à nous qui ne comprenons pas grand-chose, peut faire grand mal.

 

  6 Certaines âmes croiront peut-être aussi qu'il leur est impossible de penser à la Passion ; dans ce cas, elles pourront moins encore penser à la Très Sainte Vierge, ni à la vie des Saints, dont la mémoire nous est si profitable et si encourageante. Je ne puis imaginer à quoi elles songent, car l'éloignement de toute chose corporelle est le fait d'esprits angéliques toujours enflammés d'amour, alors que nous, qui vivons dans un corps mortel, nous avons besoin du commerce, de la pensée, de la société de ceux qui, dans ce corps, ont réalisé pour Dieu de si hauts faits ; nous devons d'autant moins travailler à nous écarter de notre plus grand bien, de notre remède le plus efficace, qui est l'Humanité sacrée de Notre-Seigneur Jésus-Christ. J'imagine que ces âmes ne se comportent ainsi que par ignorance, car elles se nuiront et nuiront aux autres. Je leur certifie, du moins, qu'elles ne pénétreront pas dans les deux dernières Demeures, car si elles s'éloignent du guide, qui est le bon Jésus, elles n'en trouveront pas le chemin ; ce sera déjà beaucoup si elles sont assurées de se maintenir dans les Demeures précédentes. Le Seigneur dit lui-même qu'il est « le chemin » ( Jn 14,6 ) ; Il dit aussi qu'il est « la lumière » et que nul ne peut aller au Père que par luit ; et « si vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père ». On prétendra qu'on donne un autre sens à ces paroles. J'ignore ces autres sens ; je me suis toujours bien trouver de celui-là, et mon âme sent que telle est la vérité.

 

  7 Certaines âmes - et nombreuses sont celles qui s'en sont ouvertes à moi - dès que Notre-Seigneur leur accorde la contemplation parfaite, voudraient y demeurer toujours, et ce n'est pas possible ; mais cette faveur du Seigneur les rend inaptes à réfléchir aux mystères de la Passion et de la vie du Christ comme elles le faisaient auparavant. J'ignore pourquoi, mais il est très fréquent que l'entendement soit alors moins habile à la méditation. Cela, à ce que je crois, doit venir de ce que l'âme, sachant que la méditation consiste à chercher Dieu, ne veut plus fatiguer son entendement une fois qu'elle l'a trouve, et qu'elle s'est accoutumée, par un acte de volonté, à le chercher à nouveau. Il m'apparaît aussi que lorsque la volonté est ardente, cette puissance génereuse ne veut plus, autant que possible, se servir de l'entendement ; elle n'a pas tort, mais n'y parviendra pas, du moins jusqu'à ce qu'elle ait atteint ces dernières Demeures, et elle perdra du temps ; car l'aide de l'entendement est souvent nécessaire pour enflammer la volonté.

 

  8 Remarquez ce point, mes soeurs, il est d'importance, c'est pourquoi je veux l'expliquer plus à fond. L'âme voudrait se vouer tout entière à l'amour, elle voudrait ne s'occuper de rien d'autre, mais elle a beau le vouloir, elle ne le pourra pas ; car bien que la volonté ne soit pas morte, le feu qui l'enflamme parfois est mourant, il faut que quelqu'un souffle dessus pour qu'il projette sa chaleur. Serait-il bon pour l'âme de rester dans cette sécheresse, en attendant, comme notre P. Élie, que le feu du ciel brûle ce sacrifice qu'elle fait d'elle-même à Dieu ? Non, certes ; il ne sied pas d'attendre des miracles. Le Seigneur en fait pour cette âme quand il veut, comme je l'ai dit et le dirai ; mais Sa Majesté veut que nous nous jugions assez vils pour ne pas les mériter, et que nous nous aidions nous-mêmes autant que nous le pouvons. Je crois, quant à moi, que cela nous est nécessaire jusqu'à notre mort, si haute que soit notre oraison.

 

  9 A la vérité, l'âme que le Seigneur introduit dans la septième Demeure n'aura besoin que rarement, ou presque jamais, de faire de telles démarches, pour les raisons que je donnerai en temps utile, si j'y pense ; elle se fait une habitude de ne pas s'éloigner du Christ Notre-Seigneur, elle s'attache à ses pas selon un mode admirable par lequel, humain et divin à la fois, il demeure en sa compagnie. Donc, quand le feu dont nous avons parlé n'est pas allumé dans la volonté et qu'on ne sent pas la présence de Dieu, il nous est nécessaire de la chercher ; Sa Majesté veut que nous suivions l'exemple de l'épouse des Cantiques, et, comme le dit saint Augustin dans ses Méditations ou ses Confessions, que nous demandions aux créatures qui les a faites, au lieu de perdre notre temps à attendre, tout hébétés, ce qui nous a été donné une fois. Car, au début, il est possible qu'un an ou même plusieurs années se passent sans que le Seigneur ne nous accorde rien ; Sa Majesté sait pourquoi ; nous n'avons pas à chercher à le savoir, c'est sans objet. Puisque les commandements et les conseils nous montrent par quelles voies nous pouvons contenter Dieu, suivons les fort diligemment, pensons à sa vie, à sa mort, à tout ce que nous lui devons ; et vienne le reste quand le Seigneur le voudra.

 

  10 C'est alors que ces personnes me répondent qu'elles ne peuvent s'arrêter à ces choses-là, et d'après ce que j'ai déjà dit, elles ont peut-être raison sous certains aspects. Vous savez que réfléchir à l'aide de l'entendement est une chose, et que la représentation de vérités que la mémoire fait à l'entendement en est une autre. Vous vous dites, peut-être, que vous ne me comprenez pas, et il est probablement vrai que je ne sais pas m'expliquer, faute de comprendre moi-même ; mais j'en parlerai comme je le pourrai. J'appelle méditation les nombreuses réflexions à l'aide de l'entendement de la manière suivante : nous commençons par penser à la grâce que Dieu nous fit en nous donnant son Fils unique, et nous n'en resterons pas là, nous irons jusqu'aux mystères de toute sa glorieuse vie ; ou commençant par la prière au Jardin des Oliviers, notre entendement ne s'arrêtera point jusqu'à la mise en croix ; ou, choisissant une scène de la passion, disons l'arrestation, nous suivons ce mystère en considérant par le menu tout ce qu'on peut en penser et sentir, la trahison de Judas aussi bien que la fuite des Apôtres, et tout le reste ; c'est une admirable et très méritoire oraison.

 

  11 Telle est celle que l'âme amenée par Dieu aux choses surnaturelles et à la contemplation parfaite prétend impraticable, peut-être avec raison ; j'ignore pourquoi, comme je l'ai dit, mais, d'ordinaire, elle en est incapable. Elle n'a néanmoins pas raison lorsqu'elle dit qu'elle ne s'arrête pas à ces mystères, qu'ils ne sont pas fort souvent présents à son esprit, en particulier lorsque l'Église Catholique les célèbre ; il est également impossible que l'âme qui a tant reçu de Dieu oublie des témoignages d'amour si précieux, ces vives étincelles qui l'enflammeront pour Notre-Seigneur d'un amour grandissant ; elle ne se comprend pas elle- même, mais l'âme comprend plus parfaitement ces mystères. L'entendement les lui montre, et ils se gravent dans la mémoire de telle façon que de voir le Seigneur prostré au Jardin des Oliviers, couvert de cette effroyable sueur, lui suffit non seulement pour une heure de considération, mais pour de longs jours ; l'âme voit, d'un seul regard, qui il est, elle mesure l'ampleur de notre ingratitude devant de si grandes souffrances ; la volonté intervient, et même si elle ne s'attendrit point, elle désire apporter son tribut à une si grande grâce, souffrir pour celui qui a tant souffert, et autres choses semblables, qui occupent la mémoire et l'entendement. Telle est, ce me semble, la raison pour laquelle elle ne peut méditer plus longuement sur la Passion, ce qui l'incline à croire qu'elle ne peut y penser.

 

  12 Mais si elle ne le fait pas, il est bon qu'elle cherche à le faire, et je sais que la très haute oraison ne l'en empêchera pas ; je n'approuve point qu'elle ne s'y applique pas très souvent. Si, partant de là, le Seigneur la ravit en extase, à la bonne heure car, même malgré elle, il l'obligera à abandonner ce qui l'occupait. Je tiens pour certain que ce procédé n'est pas une gêne pour l'âme, il l'aide à atteindre la plénitude de ses biens ; mais l'effort de réflexion dont j'ai parlé au début en serait une ; à mon avis, celle qui a déjà obtenu de plus hautes faveurs en est incapable. C'est pourtant possible, car Dieu conduit les âmes par bien des chemins, mais qu'on ne condamne pas celles qui ne pourraient suivre celui-là, qu'on ne les juge pas inaptes à jouir des si grands bienfaits qu'enferment les mystères de Jésus- Christ, notre bien ; et personne ne me fera admettre, si spirituel soit-il, qu'il avancera bien sur cette voie.

 

  13 Il est des âmes qui ont pour principe, lorsqu'elles arrivent a l'oraison de quiétude et à goûter les régals et délices qu'accorde le Seigneur, de croire que c'est une grande chose que de ne rien faire d'autre que de les savourer, et que c'est même le moyen d'y parvenir. Mais croyez-moi, ne vous laissez pas inhiber à ce point comme je l'ai déjà dit ailleurs, la vie est longue, les épreuves nombreuses, et nous devons considérer comment notre modèle le Christ les a endurées, et même ses Apôtres, ses Saints, afin de les supporter avec perfection. C'est une bonne compagnie que celle du bon Jésus, ne nous en écartons pas, ni de sa très sainte Mère, il aime beaucoup que nous compatissions à ses peines, même si cela nous oblige parfois à renoncer à nos satisfactions et à notre bon plaisir. D'autant plus, mes filles, que les délices dans l'oraison ne sont pas si fréquentes qu'il n'y ait du temps pour tout ; celle qui prétendrait que c'est permanent et qu'elle ne peut jamais faire ce qui fut dit me semblerait suspecte ; faites-le donc, tâchez de ne pas persévérer dans cette erreur, et cherchez de toutes vos forces à sortir de l'inhibition ; si vous n'y arrivez pas de vous-même, il faut le dire à la prieure pour qu'elle vous donne un Office assez absorbant pour écarter ce danger ; car le danger serait grand, du moins pour le cerveau et la tête, si cet état se prolongeait.

 

  14 Je crois avoir fait comprendre combien il importe, si spirituel qu'on soit, de ne pas fuir les choses corporelles au point d'imaginer que la Très Sainte Humanité elle-même nous fait du mal. On allègue que le Seigneur a dit à ses disciples qu'il valait mieux qu'il parte ( Jn 16,7 ). Je ne puis souffrir cela. Tant et si bien qu'il ne l'a pas dit à sa Mère très sainte car elle était ferme dans sa foi, le sachant Dieu et homme ; et quoiqu'elle l'aimât plus qu'eux, cette idée l'y aidait, si parfait était son amour. Les Apôtres n'étaient sans doute pas aussi affermis dans la foi qu'ils le furent plus tard et que nous avons raison de l'être aujourd'hui. Je vous le dis, mes filles, j'estime que c'est un chemin dangereux, le démon pourrait ainsi en arriver à vous faire perdre la dévotion au Très Saint-Sacrement.

 

  15 L'erreur dans laquelle je crois m'être trouvée n'alla pas jusque-là, mais je n'aimais pas à penser longuement à Notre Seigneur, je préférais l'inhibition dans laquelle j'attendais ce régal. Et je vis clairement que j'étais dans la mauvaise voie ; dans l'impossibilité de passer toute ma vie dans ces délices, ma pensée allait de-ci de-là, mon âme, ce me semble, voletait comme un oiseau qui ne sait où se poser et perdait beaucoup de temps, sans progresser dans la vertu ni avancer dans l'oraison. Je n'en voyais pas la cause, et j'eusse été, à ce que je crois, incapable de la comprendre, puisque cela me semblait très juste, jusqu'au jour où je parlai de mon mode d'oraison à une personne servante de Dieu, qui m'avertit. Je vis clairement par la suite combien je me trompais, et je ne regretterai jamais assez qu'il y ait eu un temps où j'ai omis de comprendre ce dont une si grande perte pouvait me priver ; et quand même de grands biens seraient à ma portée, je n'en veux aucun, sauf ceux que je puis acquérir de celui dont nous sont venus tous les biens. Qu'il soit loué à jamais. Amen.

 

 



[1] Elle s'adresse au prêtre qui lui a demandé d'écrire sa vie le P. Garcia Toledo

[2] Jn 16,7: «Il vaut mieux pour vous que je parte; car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas à vous.»