Ci-dessous,
quelques passages (Cc. 7 et 8) de la Vie de sainte Thérèse écrite par elle-même où elle parle des
bienfaits de la pratique de l'Oraison (Prière du Coeur):
Du
chapitre 7
Nous reprenons le récit, juste après la mort de son
père. Elle
rencontre un Père Dominicain, le P Vincente Baron:
17
Ce Père Dominicain, très bon et craignant Dieu, me fut très propice;
je me confessai à lui, il entreprit de prendre soin du bien de mon âme et de
m'amener à comprendre l'égarement où j'étais. Il me fit communier tous les
quinze jours, et, peu à peu, lorsque j'eus commencé à m'entretenir avec lui,
je lui parlai de mon oraison. Il me dit de ne point y renoncer, qu'en tout cas
je ne pouvais qu'en tirer profit. Je revins donc à l'oraison, sans toutefois m'éloigner
des occasions, et je ne l'abandonnai plus jamais. Ma vie était extrêmement pénible,
car dans l'oraison je voyais mieux mes fautes. D'une part, Dieu m'appelait, de
l'autre je suivais le monde. Toutes les choses de Dieu me contentaient vivement,
celles du monde me tenaient ligotée. Je paraissais vouloir accorder ces deux
adversaires, si ennemis l'un de l'autre, que sont la vie spirituelle, ses joies,
ses saveurs, et les passe-temps sensuels. Mon temps d'oraison était fort pénible
car l'esprit n'y était pas maître, mais esclave: je ne pouvais donc pas me
renfermer en moi-même, ce qui était ma seule méthode d'oraison, sans enfermer
avec moi mille vanités. Je passai ainsi de longues années, et je m'étonne
maintenant comment j'ai pu tant souffrir sans renoncer à l'un ou à l'autre. Je
sais bien qu'il ne m'appartenait déjà plus d'abandonner l'oraison, car les
mains de Celui qui m'aimait au point de vouloir m'accorder de plus grandes grâces
me soutenaient.
18
Ô Dieu secourable! pourrai-je jamais dire les occasions dont Dieu m'a éloignée
pendant ces années, et comment je m'y exposais à nouveau, et comment il m'a
sauvée du danger de perdre tout crédit! Me voici, moi dont les actes vont découvrir
qui je suis, et voici le Seigneur qui cache le mal et découvre une petite
vertu, s'il en est, et qui l'augmente aux yeux de tous, de sorte qu'on
continuait à beaucoup m'estimer; car bien que mes vanités soient apparues
parfois en transparence, comme mes soeurs voyaient d'autres choses qui leur
semblaient bonnes elles n'y croyaient pas. Le Seigneur Omniscient voulut qu'il
en fût ainsi pour que celles à qui je parlerais un jour de son service,
m'accordent quelque crédit; sa souveraine largesse, sans considérer mes grands
péchés, ne voyait que mes si fréquents désirs de le servir, et ma peine de
ne pas trouver en moi la force d'agir.
19
Ô Seigneur de mon âme! Comment assez prôner les grâces que vous
m'avez faites au cours de ces années! De quelle façon, au temps où je vous
offensais le plus, vous eûtes tôt fait de me disposer,
par un immense repentir, à goûter vos régals et vos faveurs! A la vérité,
mon Roi, vous usiez à mon égard du châtiment le plus délicat et le plus pénible,
sachant bien ce qui pouvait m'être le plus pénible. Vous punissiez mes délits
par de grands régals. Et je ne crois pas dire une folie, alors que le souvenir
de mon ingratitude et de ma méchanceté devrait bien me rendre folle. Vu ma
nature, il m'était beaucoup plus pénible de recevoir des faveurs lorsque j'étais
tombée dans des fautes graves que de recevoir des châtiments; une seule
suffisait, ce me semble, pour m'anéantir, me confondre, et m'affliger plus que
des graves maladies et toutes sortes d'épreuves réunies; car je voyais que je
méritais tout cela, je croyais payer ainsi quelques-uns de mes péchés, c'était
même bien peu, tant ils étaient nombreux; mais recevoir de nouvelles faveurs
alors que je payais si mal celles que j'avais reçues est un genre de tourment
terrible pour moi, et, je le crois, pour tous ceux qui ont quelque connaissance
et quelque amour de Dieu, comme nous le démontrent les natures vertueuses. Ce
qui causait mes larmes et ma colère, c'était de voir ce que je ressentais, et
de me voir aussi à la veille de retomber, malgré mes résolutions et mes désirs,
qui, sur le moment, je le dis bien, étaient fermes.
20
Le grand malheur de l'âme, c'est sa solitude au milieu de tels périls.
Il me semble que si j'avais eu quelqu'un avec qui m'entretenir de tout cela, ce
m'eût aidée à ne pas retomber, ne serait-ce que par honte, puisque je n'avais
pas honte devant Dieu. C'est pourquoi je conseillerais à ceux qui font oraison,
particulièrement au début, de rechercher l'amitié et la fréquentation
d'autres personnes qui s'y adonnent aussi; c'est d'importance extrême, ne
serait-ce que pour s'entr'aider en priant les uns pour les autres; d'autant plus
qu'il y a beaucoup plus à gagner! On recherche bien les conversations et les
affections humaines, même lorsqu'elles ne sont pas très bonnes, les amis qui délassent,
à qui on se fait une joie de conter ces vains plaisirs; je ne sais donc pas
pourquoi on ne permettrait point à ceux qui commencent vraiment à aimer Dieu
et à le servir de parler avec certaines personnes de leurs plaisirs et de leurs
peines, car ceux qui font oraison ressentent tout cela. Si l'amitié qu'ils
veulent nouer avec Sa Majesté est vraie, qu'ils ne craignent pas la vaine
gloire; s'ils en surprennent un premier mouvement, qu'ils se fassent un mérite
de le surmonter. Et je crois que celui qui en parlerait dans cette intention
progressera ainsi que ceux qui l'écouteront, il en sortira mieux instruit: même
sans savoir comment, il instruira ses amis.
21 Celui qui tirerait de la
vaine gloire de ces conversations en aura aussi si on le voit suivre la messe
avec dévotion, faire les choses qu'il doit faire sous peine de ne pas vivre en
chrétien, et qu'on ne doit pas négliger par peur de la vaine gloire. Tout cela
est de si extrême importance pour les âmes qui ne sont pas fortifiées dans la
vertu, tant d'adversaires et d'amis les poussent au mal que je ne saurais trop
insister. Le démon, ce me semble, a usé de ce subterfuge, car il est très
important pour lui que ceux qui cherchent vraiment à aimer et à contenter Dieu
s'en cachent, alors qu'il incite d'autres affections déshonnêtes à se découvrir;
elles sont si répandues qu'il semble qu'on puisse s'en faire gloire, et on
divulgue les offenses qu'on fait à Dieu dans ce cas.
22
Je ne sais si je dis des folies. S'il en est ainsi, que Votre Grâce déchire
ceci; sinon, je vous supplie d'aider ma simplicité, et d'ajouter ici beaucoup
de choses. Car Dieu est déjà si mollement servi que ceux qui le servent
doivent s'épauler pour aller de l'avant, tant on juge bon de vivre au milieu
des vanités et contentements du monde; c'est à peine si on y prend garde. Mais
tant de gens médisent de ceux qui commencent à se donner à Dieu qu'ils
doivent chercher de la compagnie pour se défendre jusqu'à ce qu'ils soient
assez forts pour ne pas craindre la souffrance; sinon, ils connaîtront de
grandes difficultés. Je pense que c'est pourquoi certains saints accoutumaient
de se retirer au désert: c'est une forme d'humilité que de ne pas se fier à
soi-même et de croire que Dieu nous accordera son aide pour ceux avec qui nous
nous entretenons, la charité grandit lorsqu'elle se communique, et mille
bienfaits s'ensuivent dont je n'oserais parler si je n'avais pas la grande expérience
de l'importance de tout cela. Il est vrai que je suis la plus faible et la plus
misérable de toutes les créatures; mais je crois que celui qui s'humilie, et même
s'il est fort, ne croit pas qu'il l'est naturellement, ne perdra rien à croire
en cela quelqu'un qui a de l'expérience. Quant à moi, je puis dire que si le
Seigneur ne m'avait découvert cette vérité et donné les moyens de
m'entretenir journellement avec des personnes qui font oraison, tombant et me
relevant, j'aurais abouti la tête la première en enfer. Car beaucoup d'amis
m'aidaient à tomber; mais pour me relever, je me trouvais si seule que je m'étonne
aujourd'hui de ne pas être restée à terre, et je loue la miséricorde de
Dieu, car lui seul me tendait la main. Qu'Il soit béni à présent et toujours.
Amen.
Chapitre
8
Du
grand bonheur qu'elle eut de ne pas perdre son âme, ce qu'elle obtint en
n'abandonnant pas l'oraison, et du puissant remède qu'est l'oraison pour
regagner ce qui fut perdu; elle persuade tout le monde de la pratiquer, elle en
dit les grands bienfaits; même si on devait l'abandonner à nouveau, il est très
profitable de faire usage, pendant quelque temps, d'un si grand bien.
1 Ce n'est pas sans raison
que j'ai tant insisté sur cette époque de ma vie, sachant bien que personne
n'aura plaisir à voir chose si misérable, mais je voudrais vraiment que ceux
qui me liront me haïssent, lorsqu'ils verront une âme si têtue, et si ingrate
envers Celui qui lui a accordé tant de faveurs; je voudrais qu'on me permette
de dire combien j'ai offensé Dieu souvent en ce temps-là, faute d'être appuyée
à cette forte colonne de l'oraison.
2
J'ai passé près de vingt ans sur cette mer orageuse, me relevant, mais
mal, puisque je retombais; ma vie était si pauvre en perfection que je ne
faisais aucun cas des péchés véniels; je craignais pourtant les mortels, mais
pas comme il l'eût fallu, puisque je ne m'éloignais pas des dangers. Je puis
dire que c'est l'une des manières de vivre les plus pénibles qu'on puisse
imaginer; car je ne jouissais pas de Dieu, et le monde ne me contentait point.
Au milieu des contentements du monde, je me rappelais ce que je devais à Dieu,
et j'étais en peine; quand j'étais avec Dieu, les affections du monde
m'agitaient. Ce combat est si pénible que je ne sais comment je pus l'endurer
un mois, et d'autant plus tant d'années. Malgré tout, je vois clairement la
grande miséricorde que me fit le Seigneur de me donner le courage de faire
oraison alors que je devais fréquenter le monde. Je dis courage, car je ne sais
dans quelles circonstances il en faut davantage que lorsqu'on essaie de trahir
le roi, et, sachant qu'il le sait, ne jamais s'éloigner de sa vue. Car bien que
nous soyons toujours devant Dieu, il me semble que la situation de ceux qui font
oraison est différente; ils voient qu'Il les regarde, tandis que les autres
peuvent passer plusieurs jours sans même se rappeler que Dieu les voit.
3
Il est vrai qu'au cours de ces années, pendant des mois, et même
pendant une année où je me gardai d'offenser le Seigneur, je m'adonnai fort à
l'oraison, je fis des efforts, quelques-uns, et même beaucoup, pour ne point en
venir à l'offenser. C'est parce que tout ce que j'écris est dit en toute vérité
que j'en parle ici. Mais je n'ai guère gardé le souvenir de ces bons jours,
ils devaient donc être rares, et nombreux les mauvais. Peu de jours se
passaient sans que j'aie de longs moments d'oraison, sauf si j'étais très
malade ou très occupée. Quand j'étais malade, j'étais plus près de Dieu; je
tâchais de rapprocher de lui les personnes que je fréquentais et je suppliais
le Seigneur de les y aider; je parlais souvent de lui. Ainsi, sauf l'année dont
j'ai parlé, depuis vingt-huit ans que j'ai commencé à faire oraison, j'en ai
passé plus de dix-huit dans ce combat et ces luttes de traiter à la fois avec
Dieu et avec le monde. Quant aux autres dont il me reste maintenant à parler,
si la cause du conflit avait changé, la lutte ne fut pas moins dure; mais du
fait que j'étais, à ce que je crois, au service de Dieu, sachant combien le
monde est vain, tout me fut doux, comme je le dirai par la suite.
4
Si j'ai longuement conté cela, comme je l'ai déjà dit, c'est pour
qu'on voie la miséricorde de Dieu et mon ingratitude; et puis, pour qu'on
comprenne le grand bienfait que Dieu procure à l'âme qu'il incline à
l'oraison, même si elle n'y est pas aussi disposée qu'il le faudrait; enfin,
si elle persévère, malgré les péchés, les tentations, et les mille
occasions de chute que lui oppose le démon, pourquoi je tiens pour certain que
le Seigneur la conduira au port du salut, comme Il m'y a conduite moi-même, à
ce qu'il semble maintenant. Plaise à Sa Majesté que je ne recommence plus à
m'égarer.
5
Beaucoup de saints et de bonnes âmes ont écrit les bienfaits
qu'obtiennent ceux qui s'exercent à l'oraison, je précise: l'oraison mentale.
Dieu en soit glorifié! S'il ne s'agissait de cela, malgré mon manque d'humilité,
je n'aurais pas l'orgueil d'oser en parler. Je puis dire ce que je sais par expérience:
malgré les erreurs commises, celui qui a commencé à faire oraison ne doit pas
y renoncer; c'est le moyen pour lui de se guérir; sans l'oraison, ce serait
beaucoup plus difficile. Si le démon lui suggère la tentation d'y renoncer par
humilité comme il l'a fait pour moi, qu'il ne cède point; qu'il croie que Dieu
ne peut faillir à sa parole; lorsque nous nous repentons vraiment et que nous
prenons la résolution de ne plus l'offenser, l'amitié ancienne se renoue, Il
nous accorde à nouveau ses faveurs, et souvent beaucoup plus, si notre repentir
le mérite. Quant à ceux qui n'ont pas encore commencé, pour l'amour du
Seigneur je les conjure de ne pas se priver d'un si grand bien. Il ne s'agit pas
de craindre, mais de désirer; car même si on n'avance point, si on tâche d'être
parfait pour mériter les plaisirs et les régals que Dieu donne aux parfaits,
le moindre de leurs gains sera de voir quel chemin il faut suivre pour aller au
ciel; si on persévère, je mets mon espérance en la miséricorde de Dieu,
puisque nul ne l'a pris pour ami sans qu'il l'ait récompensé; l'oraison
mentale n'est rien d'autre, à mon avis, qu'un commerce d'amitié où on
s'entretient souvent et intimement avec Celui dont nous savons qu'il nous aime.
Si vous ne l'aimez pas encore, puisque pour que l'amour soit vrai et l'amitié
durable, les natures doivent s'accorder (on sait que celle du Seigneur ne peut
avoir de défauts, alors que la nôtre est vicieuse, sensuelle, ingrate), vous
ne pouvez arriver à l'aimer autant qu'il vous aime, car il n'a pas la même
nature que vous; mais lorsque vous voyez le prix de son amitié pour vous, et
combien il vous aime, vous supportez la peine de rester longtemps auprès de
Celui qui est si différent de vous.
6 Ô bonté infinie de mon
Dieu, il me semble vous voir et me voir ainsi! Ô régal des anges, quand je
vois cela, je voudrais tout entière m'anéantir d'amour pour vous! Qu'il est
donc vrai que vous souffrez celui qui ne souffre pas votre présence! Ô quel
bon ami vous faites, mon Seigneur, comme vous le choyez, comme vous le souffrez,
comme vous attendez qu'il se fasse à votre nature, tout en souffrant, Vous, la
sienne! Vous tenez compte, mon Seigneur, des moments où il vous aime, et il
suffit d'un grain de repentir pour que vous oubliiez combien il vous a offensé.
Je l'ai vu clairement par moi-même, et je ne vois pas, mon Créateur, pourquoi
tout le monde ne tenterait pas de se rapprocher de vous dans cette intime amitié.
Les méchants, qui n'ont pas votre nature, doivent vous approcher, il leur
suffit pour se bonifier de supporter votre présence, ne serait-ce que deux
heures par jour, même s'ils n'ont auprès de vous que mille soucis tumultueux
et pensées mondaines, comme c'était mon cas. En échange de la contrainte
qu'ils s'imposent de vivre en si bonne compagnie, (vous considérez qu'au début
ils ne peuvent mieux faire, et souvent même plus tard), vous, Seigneur, vous
empêchez les démons de les attaquer, vous affaiblissez chaque jour davantage
leur pouvoir sur eux, et vous leur donnez, à eux, celui de les vaincre. Oui,
Vie de toutes les vies, vous ne tuez aucun de ceux qui se confient à Vous et
vous veulent pour ami, mais vous soutenez la vie du corps par un surcroît de
santé, et vous la donnez à l'âme.
7 Je ne sais ce que craignent
ceux qui craignent de s'initier à l'oraison mentale, ni de quoi ils ont peur.
Le démon doit bien leur inculquer cette crainte pour nous nuire vraiment,
puisque, par des frayeurs, il m'empêche de me rappeler combien j'ai offensé
Dieu, et tout ce que je lui dois, et qu'il y a un enfer, et qu'il y a un ciel,
et les grandes peines et douleurs qu'il a subies pour moi. Telle fut toute mon
oraison, lorsque j'étais exposée à ces dangers, telles furent mes pensées,
quand je le pouvais; et très souvent, pendant quelques années, j'étais plus désireuse
de voir la fin de l'heure que je devais passer en oraison, et d'entendre sonner
l'horloge, qu'à d'autres bonnes choses; et, j'aurais bien souvent affronté de
meilleur coeur je ne sais quelle pénitence grave plutôt que de me recueillir
dans l'oraison. Il est vrai que le démon me faisait violence si intolérablement,
lui, ou mes misérables habitudes, pour que je n'aille pas faire oraison, j'éprouvais
une telle tristesse en entrant à l'oratoire, que je devais faire appel à tout
mon courage (et on dit que je n'en manque guère, on a vu que celui que Dieu m'a
donné est supérieur à celui d'une femme, sauf que j'en ai fait mauvais usage)
pour me contraindre; enfin le Seigneur m'aidait. Après m'être imposé cette
contrainte j'éprouvais plus de quiétude et de régals que certaines fois où
j'avais eu envie de prier.
8
Puisque le Seigneur supporta si longtemps la misérable chose que je
suis, et ce fut, on le voit clairement, le remède à tous mes maux, quelle
personne, si mauvaise soit-elle, pourrait-elle avoir peur? Car même si elle est
très coupable, ce ne sera jamais tant d'années après avoir reçu tant de
faveurs du Seigneur. Qui donc en douterait, sachant qu'Il m'a soufferte si
longtemps, uniquement parce que je désirais et recherchais de temps en temps un
peu de solitude pour qu'Il demeurât avec moi, et cela souvent sans inclination,
à force de me contraindre moi-même, ou parce que le Seigneur m'y contraignait?
Donc, si l'oraison réussit si bien à ceux qui, au lieu de le servir,
l'offensent, si elle leur est si nécessaire, et que personne ne puisse vraiment
trouver que sa pratique nous fasse plus de tort que son refus, pourquoi y
renoncerait-on? Certes, si ce n'est pour endurer plus péniblement les épreuves
de la vie et fermer la porte à Dieu, afin de n'avoir aucune joie ici bas, je ne
puis le comprendre. Vrai, je les plains, ces personnes-là servent Dieu à leurs
dépens, alors que pour ceux qui s'adonnent à l'oraison, le Seigneur fait tous
les frais; en échange d'un peu de peine il leur donne un plaisir qui les aide
à supporter leurs épreuves.
9
Comme il sera beaucoup parlé de ces plaisirs que le Seigneur donne à
ceux qui persévèrent dans l'oraison, je n'en dis rien ici. Je dis seulement
que l'oraison est la porte des si grandes faveurs qu'il m'a faites; lorsqu'elle
est fermée, je ne sais comment Il peut les accorder; car bien qu'il veuille
venir se délecter dans une âme et la choyer, il n'en trouve pas l'accès,
alors qu'il la veut seule, limpide, et désireuse de recevoir ses faveurs. Si
nous lui opposons beaucoup d'obstacles sans rien faire pour les supprimer,
comment viendra-t-il à nous? Et nous voulons que Dieu nous fasse de grandes
faveurs!
10
Pour qu'on voie bien sa miséricorde, je vais dire le grand avantage
qu'il y eut pour moi à ne pas abandonner l'oraison et la lecture; il est très
important de savoir la guerre que fait le démon à une âme pour la gagner,
l'artifice et la miséricorde avec lesquels le Seigneur s'efforce de la ramener
à Lui pour qu'elle se garde des dangers dont je ne me suis point gardée. Et
surtout, pour l'amour de Notre-Seigneur, et par le grand amour qu'il met à
obtenir que nous revenions à Lui, je leur demande de prendre garde aux
occasions de faillir; lorsque nous y sommes exposés, nous ne pouvons nous fier
à rien; tant d'ennemis nous combattent, alors que pour nous défendre il y a en
nous tant de faiblesses.
11
Je voudrais savoir décrire la captivité de mon âme en ce temps-là; je
comprenais bien qu'elle était captive, mais je n'arrivais pas à comprendre
qu'elle l'était, ni de quoi, et je ne pouvais croire tout à fait que les
fautes dont les confesseurs ne me faisaient pas tellement grief soient aussi
graves que je le sentais en mon âme. L'un d'eux, à qui j'allai confier mon
scrupule, me dit que même si j'atteignais à une haute contemplation, ces
occasions et ces fréquentations ne présentaient pas d'inconvénient. C'était
déjà dans les derniers temps, alors qu'avec la faveur de Dieu je m'écartais
davantage des grands dangers, sans éviter totalement les occasions. Ils
voyaient mes bons désirs et ma consécration à l'oraison, et il leur semblait
que je faisais beaucoup; mais mon âme comprenait que je ne m'acquittais pas
ainsi envers Celui à qui je devais tant. Je la plains aujourd'hui de tout ce
qu'elle a subi, de n'avoir trouvé de secours nulle part, sauf en Dieu, et de la
grande liberté qu'on lui laissait pour ses passe-temps et ses divertissements,
en disant qu'ils étaient licites.
12
Le tourment que me causaient les sermons n'était donc pas à dédaigner,
un goût extrême m'y portait, et si j'entendais quelqu'un bien prêcher, avec
âme, je me prenais pour lui d'une particulière amitié, malgré moi, et je ne
sais d'où me venait ce penchant. Il était rare qu'un sermon me semblât si
mauvais que je ne l'écoute de bon coeur, même si le prédicateur ne prêchait
pas bien, au dire de ses auditeurs. S'il était bon, j'y trouvais un agrément
tout particulier. Je ne me lassais presque jamais de parler de Dieu ou
d'entendre parler de Lui, et cela dès que j'eus commencé à faire oraison.
D'une part les sermons m'apportaient un grand réconfort, d'autre part ils me
tourmentaient; je comprenais alors que je n'étais pas celle que j'aurais dû être,
sous beaucoup d'aspects. Je suppliais le Seigneur de m'aider; mais à ce qu'il
me semble maintenant, je devais avoir le tort de ne pas mettre toute ma
confiance en Sa Majesté et de ne pas perdre toute celle que j'avais en moi. Je
cherchais un remède, je faisais diligence; mais je ne comprenais pas que tout
cela ne sert pas à grand-chose si, repoussant entièrement la confiance en
nous-même, nous ne la reportons pas sur Dieu. Je désirais vivre, comprenant
bien que je ne vivais point, mais que je luttais avec une ombre de mort; il n'y
avait toutefois personne pour me donner la vie, et je ne pouvais la prendre
moi-même; Celui qui pouvait me la donner avait raison de ne pas venir à mon
secours, car aussi souvent qu'il m'avait ramenée à Lui, je l'avais abandonné.
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