Dans
sa Lettre Encyclique "Dieu est Amour", le Pape Benoît XVI dit en note
n°7: "Le Pseudo Denys l'Aréopagite,
dans son livre "Les Noms Divins" nomme Dieu tout à la fois éros et
agapè" et il donne en référence les paragraphes 12 à 14 de ce même
livre. Ci-dessous, nous reproduisons les paragraphes 11 à 17 qui traitent de la
question.
Pseudo-Denys
l'Aréopagite: Les Noms Divins
______
["désir-amoureux"
(éros)]
§
11. - Mais qu'on n'imagine pas que nous allions contre l'Ecriture en vénérant
ce vocable de désir amoureux (éros).
Car je considère comme absurde et fâcheux de négliger l'importance du dessein
au profit de l'expression verbale. [708
C] Ce n'est point ainsi qu'opèrent ceux qui veulent atteindre à
l'intelligence des réalités divines, mais plutôt ceux qui ne perçoivent que
des sons à l'état brut, sans les faire pénétrer au delà de leurs oreilles,
les maintenant à l'extérieur de leur intelligence, sans volonté de savoir ce
que signifie telle ou telle expression ni comment il convient de l'éclairer par
des synonymes plus explicites, se contentant de lettres et de traits
inintelligibles, de syllabes et d'expressions qui ne sont point objet de
connaissance, qui ne pénètrent pas jusqu'à la partie intellective de leur âme,
mais bourdonnent simplement tout autour de leurs lèvres et de leurs oreilles,
comme si, par exemple, ils nous refusaient le droit d'expliquer le nombre
quatre, en disant: deux fois deux, ou la ligne droite en l'appelant figure
rectilinéaire, ou terre maternelle en traduisant: patrie, et ainsi de suite
pour toutes les locutions qui, avec des mots différents, signifient la même réalité.
Il faut savoir, la raison nous l'impose, que, si nous usons de lettres et de
syllabes, [708 D] de mots, d'écrits
et d'arguments, c'est pour manifester notre pensée de façon sensible, en sorte
que lorsque notre âme tend, en vertu de ses opérations intellectives, vers les
intelligibles, vaines alors deviennent ces sensations ajoutées aux sensibles,
et vaines aussi les puissances mêmes d'intellection quand l'âme a revêtu la
forme divine et que, unie à elle par l'inconnaissance, elle se jette dans un élan
aveugle sur les rayons de
§
12. - Il a même paru à certains de nos auteurs sacrés que "désir
amoureux" est un terme plus digne de Dieu qu' "amour charitable"
(agapè). [709 B] Car le
divin Ignace a écrit: "C'est l'objet de mon désir amoureux qu'ils ont
mis en croix"[1].
Et dans les livres préparatoires aux Ecritures[2],
tu trouveras cette parole appliquée à
§
13. - [712 A] Mais en
Dieu le désir amoureux est extatique. Grâce à lui, les amoureux ne
s'appartiennent plus; ils appartiennent à ceux qu'ils aiment. On le voit par
l'exemple des plus élevés qui exercent leur providence à l'égard de leurs
inférieurs, tandis que les êtres de rang égal s'unissent les uns aux autres
et que les subordonnés se tournent de façon divine vers ceux du plus haut
rang. Et c'est ainsi que le grand Paul, possédé par l'amour divin et prenant
part à sa puissance extatique, dit d'une bouche inspirée: "Je ne vis
plus, c'est te Christ qui vit en moi"
(Gal 2,20), ce qui est bien le fait d'un homme que le désir a fait,
comme il dit, sortir de soi pour pénétrer en Dieu et qui ne vit plus de sa vie
propre, mais de la vie de Celui qu'il aime.
Osons ajouter ceci qui n'est pas moins vrai: Ce Dieu
lui-même, qui est cause universelle et dont l'amoureux désir, à la fois beau
et bon, s'étend à la totalité des êtres par la surabondance [712 B] de son amoureuse bonté, sort aussi de lui-même
lorsqu'il exerce ses Providences à l'égard de tous les êtres et qu'en quelque
façon il les captive par le sortilège de sa bonté, de sa charité et de son désir.
C'est ainsi que, totalement et parfaitement transcendant, il ne condescend pas
moins au soin de tous les êtres grâce à cette puissance extatique,
suressentielle et indivisible qui lui appartient. Aussi les bons connaisseurs
des secrets de Dieu parlent-ils de son ardeur jalouse, à cause de l'intensité
de cet excellent désir amoureux qui s'étend à tous les êtres; parce qu'il
convertit en ardeur jalouse le désir amoureux de ceux qui tendent vers lui, et
qu'il manifeste lui-même une jalouse ardeur, comme si les êtres qui tendent
vers lui étaient dignes de cette ardeur et dignes également de cette ardeur
les êtres à l'égard de qui s'exerce sa Providence. Bref du Beau-et-Bien on a
le droit de dire qu'il est objet de désir amoureux et qu'il est lui-même
amoureux désir, que ces propriétés sont contenues d'avance dans le
Beau-et-Bien, et que c'est au Beau-et-Bien qu'elles doivent être et devenir.
§
14. - [712 C] Mais enfin que veulent dire les théologiens lorsqu'ils appellent
Dieu tantôt désir (éros) et charité (agapé), tantôt digne d'un amoureux désir
el d'une aimante charité? De l'amour il est la cause et, en quelque façon, le
producteur et l'engendreur. Digne d'amour, il l'est par lui-même. C'est l'amour
qui le meut et c'est parce qu'il est digne d'amour qu'il meut les autres; en
sorte que tout ensemble à partir de soi-même et en direction de soi-même, il
est promoteur et moteur. C'est pourquoi on l'appelle à la fois Aimable et Désirable,
parce qu'il est Beau-et-Bon, Désir et Amour parce qu'il est une puissance qui
meut et qui entraîne vers lui. Car, seul, il est absolument et en soi
Beau-et-Bon, c'est lui-même qui, de soi-même, est manifestation de soi-même,
bienfaisant procès de l'Unité transcendante, mouvement simple d'un amoureux désir
qui se meut de soi-même et agit par soi- même; qui préexiste dans le Bien et
déborde du Bien sur tout être avant de se retourner derechef vers le Bien. Il
apparaît ainsi que le divin Désir [712 D] est en soi sans fin et sans principe, tel un cercle
perpétuel, qui, grâce au Bien, à partir du Bien, au sein même du Bien et en
vue du Bien, parcourt une parfaite orbite, demeurant identique à soi-même et
conforme à son identité, [713 A] ne
cessant ni de progresser ni de demeurer stable ni de revenir à son état
premier. C'est ce que notre admirable initiateur aux secrets divins a divinement
expliqué dans ses Hymnes érotiques, qu'il n'est pas inconvenant de
rappeler ici et d'adjoindre comme un couronnement sacré à ce qu'on vient de
dire du désir amoureux.
§
15. - Extrait des Hymnes érotiques (1) du tres saint Hiérothée.
"Par désir amoureux, qu'on parle de celui qui appartient à Dieu, ou aux
anges ou aux intelligences [713 B] ou
aux âmes ou aux natures, nous entendons une puissance d'unification et de
connexion, qui pousse les êtres supérieurs à exercer leur providence à l'égard
des inférieurs, ceux de rang égal à entretenir de mutuelles relations, ceux
qui sont en bas de l'échelle à se tourner vers ceux qui ont plus de force et qui se situent au dessus d'eux."
§
16. Autre extrait de ces mêmes Hymnes érotiques.
-
"De l'Amour unique dépendent toute une série de désirs amoureux dont
nous avons recensé l'ordre, disant tour à tour quelles sont les connaissances
et les puissances de ces désirs, qu'ils appartiennent au monde ou qu'ils ne
soient pas de ce monde, [713 C] en quoi excellent, selon la raison qu'on a donnée,
les ordres et les hiérarchies des désirs intelligents et intelligibles, parmi
lesquels, dominant tous les amours parfaitement beaux et appartenant à l'ordre
intelligible, ceux dont le mouvement est spontané et qui sont réellement
divins constituent l'objet propre de nos louanges. Il nous reste maintenant à
ramener tous ces désirs à l'Amour qui les contient tous en son unité; partant
de cette pluralité, réunissons et rassemblons tout désir amoureux dans Celui
qui est leur père commun, et pour cela réduisons d'abord à deux l'ensemble
des puissances érotiques, sur lesquelles règne, de
façon absolue, en tant que fondement primitif,
§
17. - [713 D] Autre extrait des mêmes Hymnes érotiques.
-
"Mais ramenons derechef toutes ces puissances à l'unité et disons qu'il
n'existe qu'une Puissance simple, productrice d'union et de cohésion, qui est
le principe spontané de son propre mouvement, et qui du Bien jusqu'au dernier
des êtres, puis de nouveau de cet être même jusqu'au Bien, parcourt sa révolution
cyclique à travers tous les échelons, à partir de soi, à travers soi et
jusqu'à soi, sans que cesse jamais, identique à soi-même, cette révolution
sur soi-même."